Quand je me réveille le lendemain, je devine déjà qu’il est tard dans la matinée. Après tout, on est en vacances, j’ai le droit de me réveiller après 8 heures.
Quand je tourne la tête, je découvre le visage de Matthieu à côté de moi. Je ne me souviens pas vraiment du moment où je me suis endormie, on n’a pas dû voir le temps passer. En vérifiant l’heure sur mon portable, je vois qu’il est 11 heures. Tant pis pour le petit-déjeuner, de toute façon je sens un mal de crâne qui point le bout de son nez. Je m’accorde quelques minutes observer Matthieu. Il finit par se réveiller et je retrouve son regard du matin, j’y ai déjà eu droit quelques fois. Ce moment où il émerge et vérifie si je dors encore. Ce regard me fait sourire à tous les coups.
« – Salut. Dis-je doucement.
– Bonjour. Désolé, je crois que je me suis endormi. Dit-il d’un ton faussement coupable.
Je ricane.
– Je crois aussi. »
Je me tourne vers la fenêtre, le soleil est éclatant derrière les volets mi-clos. Je ne sais pas si les autres sont levés mais je pense que depuis le temps, ils ont dû émerger. Je reste comme ça un petit moment, je sens que Matthieu referme les yeux pour prendre le temps de se réveiller. Plutôt contradictoire. Je ne veux pas qu’il me surprenne à l’observer, alors je referme les yeux moi aussi.
Il est midi et demi quand Pierre vient nous réveiller pour la seconde fois. Il n’est qu’à moitié étonné de voir qu’on dort ensemble. Il a bien dû se rendre compte qu’il n’était pas venu dans leur chambre cette nuit.
Diane et lui ont faim, et en ont marre de nous attendre. Alors on se lève en silence, on s’habille et on les rejoint. Toujours sans un mot.
Après avoir mangé je monte dans ma chambre pour prendre ma douche. Diane m’y retrouve presque immédiatement. Elle prend soin de refermer la porte derrière elle pendant que je rassemble mes affaires de toilettes.
« – Alors il s’est passé quoi cette nuit ? Me demande-t-elle.
Elle n’a pas un ton de reproche, ni celui enjoué qu’elle adopte quand elle veut apprendre un potin. J’ai plutôt l’impression d’avoir la psychologue en face de moi.
– Comment ça ? Je demande innocemment.
– Tu sais très bien ce que je demande, pourquoi vous avez dormi ensemble ?
– On s’est juste expliqué, on avait besoin de parler. Il ne s’est rien passé d’autre crois-moi.
– Je te crois. Mais il était temps que vous mettiez les choses à plats ! S’exclame-t-elle. Bon allez, raconte-moi tout ! »
Cette fois je reconnais le fameux ton enjoué que je lui connais.
Alors je lui raconte tout.
Je lui comment il est entré dans ma chambre un peu gêné, et comment il s’est approché doucement pour me dire :
« – En fait c’est idiot, je me retiens de te dire tout ça depuis qu’on s’est revu au bar. Mais je ne veux pas perdre plus de temps et me dégonfler. Après tout, si ça se trouve on va encore passer sans se voir et j’aurais encore tout ça de coincé dans la gorge.
– Alors arrête un peu de te torturer et dis-moi tout ce que tu as à me dire. Tu sais bien que je t’écoute.
– Non justement, je n’en sais rien. Tu n’as plus été là pour m’écouter pendant si longtemps que je me demande si tu le veux encore.
– Bien-sûr que je veux t’écouter. Matthieu, tu as le droit de dire que tu m’en veux.
Il a repris son souffle, comme si je l’avais brusquée. Alors j’ai juste attendu le temps qu’il reprenne contenance.
– Je t’en ai voulu Gaëlle, au début. Puis j’ai fini par ne plus y penser avec les années. Ma colère était partie, elle s’était apaisée avec le temps, mais elle revient. Et encore plus forte. Je te vois là devant moi, je remarque à quel point tu as changé et tu as mûri. Tu es devenue une vraie femme et je t’en veux encore de m’avoir empêché de m’y habitué…
Je m’apprêtais à réagir mais il m’a arrêté.
– Même si je comprends tes motivations, je sais pourquoi tu m’as laissé tomber mais c’était si brutal. Je t’en veux car tu n’as plus fait partie de ma vie et c’était dur. Surtout la première année. J’avais envie de te contacter pour te raconter ce qui se passait dans ma vie, j’avais envie de te partager des musiques et de te revoir.
J’ai eu cette boule au fond de la gorge, qui s’amplifiait progressivement et venait me nouer l’estomac. Je ressentais sa colère et sa tristesse mais je ne pouvais m’empêcher de réfléchir d’une façon puérile.
– Tu dis ça comme si ça avait été facile pour moi. Comme si je n’avais jamais regretté ma décision. Tu étais mon ami, mon meilleur ami. J’ai perdu celui qui me faisais rire aux éclats, celui à qui je me confiais, celui qui me rassurait mais surtout la personne que je préférais le plus au monde. Je t’aimais tellement que ça m’empêchait d’être heureuse. Je comprends que tu m’en veuille, c’est tout à fait légitime. Je m’en suis voulu aussi.
Il était venu s’assoir à côté de moi sur le lit. Visiblement le temps était venu aux confrontations.
– N’oublie pas que je t’ai perdu aussi. Riposta-t-il. Le premier été où tu n’étais pas là était terrible. On faisait comme si de rien n’était mais ça se ressentais qu’il nous manquait un pilier du groupe.
– Oui parce que vous n’aviez plus accès à la maison de la plage.
Ma tentative de blague a échoué. Il ne fait que soupirer. Il est toujours si peu à l’aise pour parler de ce qu’il ressent.
– Écoute Matthieu, j’imagine que ça a dû être dur. Ça l’est toujours un peu d’ailleurs non ? Moi aussi je remarque à quel point tu as changé intellectuellement et physiquement. Tu es le même et pourtant un inconnu pour moi.
– J’imagine. Ça me fait la même chose. Je ne pensais pas que ça allait être si définitif quand tu m’en avais parlé. J’ai… j’ai trouvé ça égoïste de ta part.
– Égoïste ? Pardon ?
Je sentais ma colère augmenter.
– J’ai préféré quitter le groupe que de rester parce que je t’aimais trop. Parce que ça m’empêchait d’avancer, certes, mais surtout parce que j’étais injuste envers toi.
– Injuste ?
– Évidemment ! Je te demandais tellement d’attention, ça devait te pomper de l’énergie. J’étais jalouse d’un rien, même si je me retenais de le montrer, je devais être gênante…
– Je ne t’ai jamais reproché quoi que ce soit… Me rassurait-il. C’était juste dur pour tout le monde.
Cette histoire devenait sérieusement agaçante. J’ai commencé à rire nerveusement. Pas trop fort pour ne pas réveiller tout le monde. Il s’est mis à froncer les sourcils, un peu inquiet.
– Qu’est-ce qu’il y a de si drôle ?
– Je repense au fait que tu me trouve égoïste et que tu as trouvé ça dur alors que…
J’essayais de reprendre mon souffle entre deux éclats de rire.
– Alors que tu étais où quand ma mère est morte ? Tu as bien dû le savoir pourtant. Toute la bande était là, mais toi non. Tu as trouvé que c’était dur mais dans la situation inverse je serais quand-même venue pour toi.
– Comment veux-tu que… A-t-il commencé.
– Tu savais que ma mère t’appréciait en plus. J’ai traversé un enfer mais tu n’es même pas venu pour ça. Ou au moins pour lui rendre hommage.
– Tu ne voulais plus me voir je te signale ! A-t-il explosé. Quand tu as mis fin à notre amitié, ça m’a paru plutôt clair !
– Ce n’est pas à toi d’être en colère là. Ai-je sifflé entre mes dents.
Je sentais ma mâchoire se crisper. J’ai fermé les yeux pour me calmer. Puis je l’ai entendu murmurer.
– Je suis désolé.
Je savais que mes larmes coulaient à flots sur mes joues, et qu’il devait se sentir bien impuissant. Puis après quelques minutes il ajoute :
– J’étais venue idiote.
J’ai ouvert les yeux, stupéfaite.
– Quoi ?
– J’étais là, mais je suis resté au loin. Je te l’ai dit, je ne savais pas si tu voulais me voir.
– J’avais besoin de toi, tu aurais pu…
Je n’ai pas trouvé la suite. De toute façon un nouveau flot de larmes m’avait submergé. Alors il en profite pour continuer.
– J’ai pleuré pour ta mère Gaëlle. Mais pour toi aussi. Je t’ai aperçu au loin, dans ta robe noire et tes talons. Tu avais le visage envahi de larmes pourtant tu restais stoïque entre ton père et ta sœur.
Tout naturellement, ma tête vient se poser sur son épaule et il me prend doucement dans ses bras, un peu gêné. Après un petit moment je me détache de lui.
– On a loupé tant de choses de nos vies. J’étais si nerveuse à l’idée de te revoir cette semaine. Avouais-je.
– Moi aussi. Me confia-t-il. Je ne savais pas trop quoi dire.
– Alors commence par me raconter tout ce que j’ai loupé. Ta carrière, ta famille et s’il te plais explique-moi qui est Naomie. »
